Le concept de lawfare, l’utilisation offensive du droit à des fins de pression, d’influence ou de déstabilisation s’impose aujourd’hui comme un enjeu majeur pour les dirigeants d’entreprise. Dans un environnement géopolitique marqué par la compétition économique, la fragmentation des normes et l’intensification des rivalités technologiques, le droit devient un instrument de puissance. Il peut être mobilisé par des acteurs étatiques ou privés pour affaiblir un concurrent, perturber une chaîne de valeur ou influencer une décision stratégique.
Pour les organisations opérant à l’international, le lawfare n’est plus une notion théorique. Il constitue une menace opérationnelle, souvent discrète, qui se combine à des stratégies d’ingérence et à des pratiques d’espionnage économique.
Le lawfare : une arme d’influence à haute précision
Le lawfare consiste à instrumentaliser les mécanismes juridiques pour atteindre des objectifs non juridiques. Cette approche peut prendre plusieurs formes :
- Multiplication de procédures destinées à ralentir un projet, bloquer une acquisition ou fragiliser une gouvernance.
- Exploitation de normes extraterritoriales pour imposer des obligations ou obtenir des informations sensibles.
- Utilisation stratégique de contentieux environnementaux, sociaux ou réglementaires pour influencer des arbitrages industriels.
- Pression juridique indirecte via des ONG, des cabinets d’avocats ou des entités para-étatiques.
L’efficacité du lawfare repose sur sa légitimité apparente : l’attaque se déroule dans un cadre légal, ce qui la rend difficile à dénoncer sans paraître contester l’État de droit.
Ingérence étrangère : le droit comme vecteur d’influence
Les opérations d’ingérence ne se limitent plus à la manipulation de l’information ou au lobbying agressif. Elles s’appuient désormais sur des leviers juridiques pour orienter des décisions économiques ou politiques.
Trois dynamiques concernent directement les entreprises :
Influence sur les décisions stratégiques
Des procédures ciblées peuvent fragiliser un dirigeant, retarder une décision d’investissement ou créer un climat d’incertitude autour d’un projet sensible.
Déstabilisation de secteurs clés
Les industries critiques – énergie, défense, numérique, santé, transport – sont particulièrement exposées. Une action juridique bien orchestrée peut entraîner des retards, des surcoûts ou une perte de compétitivité.
Exploitation des vulnérabilités internes
Une entreprise insuffisamment préparée peut devenir un vecteur involontaire d’ingérence, notamment via des partenariats, des financements ou des contentieux instrumentalisés.
Espionnage économique : un allié discret du lawfare
L’espionnage moderne ne se limite plus au vol de données. Il vise aussi à alimenter des stratégies juridiques offensives.
Collecte ciblée d’informations exploitables juridiquement
Des données internes, même anodines, peuvent être utilisées pour déclencher une enquête, contester une conformité ou fragiliser une négociation.
Fuites organisées et manipulation de documents
Une fuite partielle ou sortie de son contexte peut suffire à lancer une procédure, créer un doute sur la gouvernance ou influencer un régulateur.
Pression extraterritoriale
Certaines législations étrangères permettent d’obtenir des informations sensibles sous couvert de conformité ou de coopération judiciaire.
Comment les dirigeants peuvent-ils se protéger ?
Face à ces menaces hybrides, la réponse doit être structurée et anticipée.
Renforcer la gouvernance juridique
- Cartographier les risques juridiques extraterritoriaux.
- Identifier les zones de vulnérabilité réglementaire.
- Mettre en place des mécanismes de détection des procédures abusives.
Intégrer le renseignement économique dans la stratégie
- Surveiller les signaux faibles d’ingérence.
- Développer des capacités internes ou partenariales d’analyse géopolitique.
- Protéger les informations sensibles au-delà des seules exigences de conformité.
Sécuriser les projets stratégiques
- Évaluer les risques juridiques dès la phase de conception.
- Renforcer la confidentialité des négociations sensibles.
- Anticiper les scénarios de contentieux instrumentalisés.
Former les équipes dirigeantes
La compréhension du lawfare doit devenir une compétence stratégique, au même titre que la cybersécurité ou la gestion de crise.
Conclusion
Le lawfare, l’ingérence étrangère et l’espionnage économique forment désormais un continuum de menaces qui visent autant les États que les entreprises. Pour un dirigeant, ignorer ces dynamiques revient à laisser un adversaire invisible influencer ses décisions. La maîtrise de ces enjeux n’est pas seulement une question de conformité : c’est un impératif de souveraineté économique et de résilience stratégique.